La vie des mots. De Dada à Gagart.
"Le mot, messieurs, c'est une affaire publique de
première importance".
(extrait du manifeste lu lors de la soirée Dada du
14 Juillet 1916 au Cabaret Voltaire par Hugo Ball).
La vie des langues et des individus est souvent en manque
cruel de mots et il est parfois très surprenant
de s'apercevoir que tant
d'années se sont écoulées avant qu'une ambiguïté profonde ait été levée.
En effet, qui ne s'est un jour ou l'autre senti piégé par telle ou telle
expression au point de voir
sa capacité de doute et de contestation comme
inhibée, presque anéantie ? Mais le mot qui manquait arrive,
le plus souvent
on ne sait d'où, et c'est une sorte de soulagement. À ce moment,
l'intelligence qui était
engourdie par ce manque se remet à fonctionner ;
la
vie revient. L'expression, ou le mot qui faisait problème
et embrouillait plus
ou moins tout le monde perd de son autorité et ses obligés retrouvent
assurance et
autonomie. Le fleuve des évènements prend une direction nouvelle
et des plantes inattendues bourgeonnent
alors que l'hiver semblait définitif.
Le temps se remet à passer. Ô soleil qui était masqué par la brume,
c'est
merveille de te revoir sans obstacle ! Mon cœur bat à nouveau.
Puisse-t-il ne plus ralentir.
Les civilisations et les personnes n'échappent pas au
vieillissement et peuvent faire naufrage, alors que sous
bien des aspects elles
semblent florissantes, car ce qui y meurt est mélangé à ce qui y vit. La
sagesse populaire
forgeant alors un mot s'embarrasse rarement de fioritures et
c'est ce qui caractérise son pragmatisme.
À propos par exemple de la dure
chute de la vieillesse. "Il devient gaga" dit-on. C'est un mot simple
qui a
peut-être son origine dans un bégaiement de vieillard demandant un peu
plus de gâteau. À l'opposé, il est
parfois préjudiciable d'être trop
éduqué. Voir trop de détails gêne la vision du tout. Quelques détails
restent
en commun avec ce qui avait tel nom. Mais il y a désormais autre chose,
il faut jeter la peau morte.
Qui a de l'Histoire une connaissance d'honnête homme a
remarqué qu'elle fait des embardées aux moments
les plus inattendus et à
partir de prémisses le plus souvent monstrueusement futiles : un bout de
terrain de
l'autre côté du fleuve, un mot proféré dans un moment où l'on ne
sait trop ce que l'on rejette, mais pas
encore ce que l'on désire. Chacun sait
qu'un malentendu amène plus facilement les ennemis que les amis.
Il est le
résultat direct d'un mal dit. D'aucuns diraient d'un mal formulé. Combien nous
épargnerions nous
de frictions si nous étions d'accord sur le sens des mots
que nous employons. Car ce ne sont pas alors
les activités ou pensées qui nous
séparent, mais ce que nous en disons affronté à ce qu'autrui pense que
nous
en pensons. Babel n'est pas un lieu où chacun parle une langue différente,
mais un non-lieu, résultat
du mélange naturel de personnes attribuant chacune
aux mots un sens légèrement personnel. Plusieurs mots,
plusieurs phrases se
succèdent, s'échangent, et l'illusion de se comprendre grandit jusqu'à ce que
l'on se
rende compte que le désaccord est si profond qu'une aversion, une haine
peut alors naître. Quand la mutation
qui nous travaille s'est elle produite ?
Quand il s'est agi d'affirmer la primauté du spectacle en récusant
toute
hiérarchie des valeurs. (Tzara). Quand est tombé le puéril décret de remise
indéfinie des langages
en perspective au nom d'une phantasmatique totale
liberté de l'inspiration. (Breton). Quand Ball a glapi
le 14/7/1916 :
" Comment devient-on célèbre ? En disant Dada. Dada c'est le grand
truc, Dada c'est
l'âme du monde. Ce qui importe c'est le lien et qu'il soit
d'abord un peu interrompu ".
Nous ne parlons pas assez entre nous de manière pondérée,
évaluant les mots. Pas assez entre nous, et
en nous-mêmes de cette façon, ce
qui est plus grave, lorsque confrontés à l'argument d'autorité.
Les pratiques
se répètent et, du fait de leur usage commun, acquièrent légitimité,
autonomie et assurance
alors que le flou augmente. Un jour cependant vient où
elles bégaient, radotent et sont inopérantes.
Ce n'est pas la faute des mots
mais de la légèreté avec laquelle nous les employons. Des flous de pensées
et de définitions nous tirons de grandes joies, faisons de grands efforts, et
des souffrances qui ne le sont
pas moins en découlent parfois. Que de méprises
! Où voulions-nous aller ? Où sommes-nous arrivés ?
Il suffisait alors de
réfléchir un peu plus, mais la jeunesse adore prendre les raccourcis qui
allongent la route.
Les plaisirs et douleurs qui en résultent lui forgent le cœur,
mais n'assurent pas la solidité de la construction.
La manière de procéder
reste la même et, au bout de l'égarement qui en résulte, il y a, non une
personne
mûre mais un jeune qui a pris de l'âge sans mûrir. Les vieux sots
sont le plus souvent de jeunes sots
se répétant inlassablement depuis un corps
vieilli et les obsolescences des approximations rabâchées par
des foules de
perroquets.
À quel moment a commencé le fourvoiement ? Peut-être au
moment du premier plaisir. Quand les premières
niaiseries péremptoires, (mot
ou objet), ont été présentées comme démonstrations. Apollinaire déclarant
avec facilité : " Et moi aussi je suis peintre ! ", Duchamp fascinant
avec des âneries un parterre de désœuvrés
New-yorkais demis malins et en mal
d'exotisme européen. (Ah! Que ne produisent donc pas les familles
"artistes" ?)
Cruelle farce qui me brise. Et cela fonctionnait si bien. De
quoi s'agissait-il au départ ? De vivre. Quelle idée
de l'art m'a lancé dans
la vie ? Quel mot prétendant signifier la vie passait par là au moment où je
cherchais
à croître ? Il était vrai (une idée du spectacle) puisqu'il
brillait !.. Colère. La tromperie guettait et j'étais
un enfant. Non, ce n'est
pas ma faute. C'est si peu ma faute qu'en fait, tout ce que j'ai pensé et fait
est
juste et bon. De quel droit appelle-t-on erreur et faute ce qui était
simple confiance puérile ? Et puis,
de quel droit conclue-t-on qu'il y a
naufrage et montagnes de bibelots débiles ? Et qui dit que ce qui est
une
vision pour moi n'est en réalité qu'un gag ? Et qu'est ce qu'un gag pour être
si peu ? Est-ce parce que,
dans les dictionnaires, ce mot est suivi par le mot
gaga ? "Moi aussi je voulais du gâteau, moi aussi je voulais
être peintre
! Comment ? Autrui ne me reconnaît pas comme son porte-parole ? Quoi ?
Opportunisme ?.."
Le temps passe sur les mots et ceux qui les exploitent
abusivement comme il passe sur la vie. Il passe sur les
sociétés et les
civilisations comme il passe sur les individus. Il est passé sur Dada qui se
voulait contestataire,
moderne et réformateur alors qu'il n'était qu'un gag,
lui-même enfant du jeune cinéma. Mais Dada, passé de
mode, était passé dans
les esprits et traversait le siècle. Quand donc a commencé la supercherie
organisée ?
Quand il a été plus simple de ne pas trop réfléchir et
d'appeler le dadagag autrement pour continuer à s'en servir.
Dada était gaga
dès le départ, mais il était une nouvelle plante. Chargé de promesses
délirantes, en même temps
que d'un nouveau nom, il devenait autre chose et sa
nature était cachée en devenant "art moderne". Maintenant
pourri
jusqu'à l'os, maintenant charogne de ce qu'il prétendait continuer, il se
découvre seulement le dada-gaga
de l'art qu'il a toujours été. Et les
Dadaïstes ne sont pas les plus coupables. Peut-être ont-ils vu que le gag
était
gaga et l'ont-ils transformé en Dada pour mieux le faire passer.
Aujourd'hui que la profusion des gags gagas
a toutes les apparences d'une folie
collective pontifiante sans antidote dont les fous sont ceux qui n'en sont pas,
un problème d'identité se pose. L'identité, est avant tout ce qui définit
des limites. Mettre un mot adapté sur
la chose peut la révéler à elle-même
et aux autres. Cela peut aussi la sauver en lui faisant connaître sa vraie
nature. Que nous faut-il alors ? Un substantif, un verbe et des adjectifs.
Simple !
Résumons ! Dada était gaga et se voyait
Dadart. Autrement
dit, il se croyait ModArt. Les récupérateurs de service
se sont fait momos
pour piéger des gogos. Il ne nous manquait qu'un mot sous peine de devenir
conaud au prétexte
de ConArt. Le Dada de l'art devient donc le Gaga de l'art*,
c'est-à-dire le Gagart. Ce qui fait qu'un Gagartiste
gagarte en produisant des
gagarts. Plus de gogos, de momos ni de modernarterrorisme, il ne reste que le
Gagartisme.
Exit une expression confuse. Entre Gagart désormais établi comme
genre culturel autonome. Est-ce assez dire que
la préhistoire est finie et que
chacun de nous peut désormais s'affirmer comme puits de sens ? La France
reprend
l'initiative**, et cela dans un domaine où elle excelle depuis le
début mais qui n'avait pas de nom bien à lui :
le Gagartisme précité.
Ainsi avons nous: je gagarte, tu
gagartes, il ou elle gagarte,
nous gagartons, etc. en passant par: " encore eut-il
fallu que nous
gagartassions ". Suivent les Gagartleries (prononcer "gagarlerie")
et les Gagartusées ou Gagartothèques.
Les manifestations annuelles étant des gagartivals, et les thérapies des
gagartrapies (là aussi, comme à chaque fois
entre deux consonnes, gommer le T et prononcer "gagarrapie"). Les
enseignants de cette activité sont des
gagartfesseurs (gagarfesseurs, donc),
les critiques sont les gagartitiques, les historiens des
gagarthoriens.
Pour les
thérapies nous avons les gagarthapeutes. Les sous-disciplines telles que :
abstrait, tachisme ou conceptuel
etc deviennent gagartbstrait, gagartachisme et
gagartceptuel. Les plasticiens, vidéastes, installateurs deviennent
gagartsticiens, gagartéastes,
gagartstalateurs. Les collectionneurs de gagarts
sont des gagartlectionneurs et les
théoriciens des gagartérihociens
fatalement. La Terre devenant bien sûr Gagarterre et ses habitants des
gagarthumains. En tant que sous classe, le
Gagartisme est un Nimportequisme.
Déclinez encore vous-même.
Le Gagartisme est à la fois prêtrise et esthétisme moraliste. Ses Synonymes:
Magagartuvisme et Gagartcuculturisme
ont pour verbes
: Magagartuver et Gagartcuculter
(prononcer cucuturisme et gagarcucuter).
L'exportation des vocables nous plaît, et voilà une
occasion de rappeler à nos amis d'outre-atlantique qu'ils nous
doivent le
gagartisme alors qu'ils nous battent à plate couture depuis un demi-siècle
dans ce domaine jusqu'alors
en errance d'identité (et de copyright). Pour eux
et pour la planète anglophone, il y a donc : A gagart,
to gagart,
gagarting.
Viennent ensuite : a gagartist, the gagartism,
Gagartschool, gagarteacher,
gagartstore, gagartlery,
gagarteum, gagartwriter,
gagartbstract, Gagartearth,
Gagartkind etc. jusqu'à : "gagart is good for you"
(which is a real
gagart itself).
La santé nous étant revenue pas le biais du vocable
salvateur (à la triple racine multilingue très explicite :
gag, gaga, art), il
convient de formuler le manifeste du Gagartisme qui est nettement plus bref et
précis que
son ancêtre Zurichois du cabaret Voltaire en 1916 : "
N'importe quoi ! "
La question qui vient immédiatement à l'esprit est : Être
ou ne pas être Gagartiste et que faire pour appartenir
à ce corps d'élite ?
Pas de panique. Un unique examen de passage suffit. Il consiste à faire
n'importe quel objet ou
n'importe quel acte et de dire comme Apollinaire :
"Moi aussi". L'admission est immédiate et définitive.
Pas besoin de
jury. La production de masse peut commencer et elle pourra durer jusqu'au
dernier souffle.
Celui-ci pouvant être un gagart selon la volonté du
créateur. Expirer en prononçant le mot étant le fin du fin
du Gagartisme. On
aurait tort de s'en priver !
Jean-Jacques Puygybel
01/2004.
Notes : a) Il est dans la nature de n'importe quel gagart de
coûter aussi bien un centime qu'un million d'euros
(ou de dollar). C'est comme
ça vous chante, et fait partie du gagart lui-même. Le business (MoneyEarth)
dit:
"50/50 ". So, Keep on gagarting ! And don't forget to say " cheese ".
b) Ce
texte lui-même est le premier gagart officiel.
c) Tout cela n'est possible que parce que ça n'a pas
d'importance.
d) Quel ingénu de quelle fable ?
e) Le sens est insensé. L'insensé fait sens.
* Gaga dollar, gag à dollar, gag ado lard.
** Dieu a la forme d'un hexagone.